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Au coeur de la forêt équatoriale : ni école, ni emploi pour les Pygmées Bagyeli

Au coeur de la forêt équatoriale : ni école, ni emploi pour les Pygmées Bagyeli

Au sud du pays, plusieurs écoles qui desservent les villages de l’arrondissement de Niete ont arrêté de fonctionner. Les peuples pygmées se sentent abandonnés et réclament l’aide de l’Etat.

La professeure Marthe Isabelle Ebande Minko Abolo, maire de la commune de Niete dans la région du Sud vient d’adresser une lettre au ministre de la décentralisation, Georges Elanga Obam, pour demander un appui financier en faveur des Pygmées Bagyeli, peuples de forêts, marginalisés et oubliés dans l’élan du développement.

Dans sa correspondance, elle énumère les nombreux besoins sociaux dont sont privés les Pygmées. Nkolekouk et Ako’ozam sont les deux villages les plus peuplés de l’arrondissement : ils comptent 15 grands groupements de Pygmées. Ici, les campements traditionnels résistent encore aux constructions modernes. Peuple de chasse et de cueillette, les Pygmées Bagyelis pratiquent un peu d’agriculture.

Dans chaque campement, on retrouve des familles de plus de 10 personnes. Le village Ako’ozam, qui regroupe plus de vingt groupements de 800 personnes, n’a qu’une seule école primaire publique construite il y a 5 ans. Avec ses tôles arrachées et ses murs qui s’effritent, ce bâtiment ne protège plus les enfants des intempéries. A Nkolekouk, l’école primaire publique a fermé ses portes lors de la rentrée scolaire d’octobre 2020.

Le seul enseignant, qui y pratiquait depuis son ouverture, a arrêté de dispenser ses cours. Difficile de savoir si des enseignants seront affectés dans cette partie du pays. Nous n’avons pas pu trouver une réponse à cette question à la délégation départementale de l’éducation de base de Niete. Les bureaux étaient vides lors de notre passage. Les fonctionnaires qui y travaillent arrivent au bureau « seulement le mercredi et repartent le jeudi », chaque semaine.

A Nkolekouk et Ako’ozam il n’y a donc plus d’école. Les habitants doivent envoyer leurs enfants dans les écoles de Niete, à plus de 200 km. « Avec la très longue distance, ceux qui ont un peu d’argent sont obligés d’envoyer leurs enfants vivre là-bas. Mais dans l’ensemble c’est très difficile. Nous n’avons pas de quoi payer les frais de scolarité, acheter les fournitures et la nourriture», se plaint une habitante. Les Bagyeli d’Adjap rencontrent encore plus de difficultés.

Déscolarisés, les enfants se sentent totalement oubliés. « Le taux de scolarité est quasi nul ici. L’année dernière, l’école publique d’Adjap comptait 15 enfants Bagyeli. Seulement deux ont été déclarés admis au Certificat d’Etude Primaire. Cette année, l’école très enclavée est tombée en ruine. Les enfants sont en divagation. C’est très difficile », explique un enseignant.

Sans véritables occupations, les enfants pygmées sont devenus friands des whiskies en sachet vendus par les commerçants ambulants qui partent des grandes villes pour approvisionner les marchés périodiques. Les jeunes filles sans véritables occupations échappent de plus en plus à l’encadrement rigoureux de leurs parents pour s’adonner à des pratiques peu orthodoxes.

La chasse impossible

Construites à une cinquantaine de kilomètres à l’est de Kribi, non loin du port en eau profonde, de nombreuses entreprises occupent désormais les terres des pygmées Bagyelis. Les bruits de moteurs de ces industries ont fait fuir le gibier. La chasse étant devenue difficile, voire impossible, les habitants sont obligés de chercher du travail dans ces nouvelles entreprises. Payés, pour certains, 500 Fcfa par jour, ils constituent une main d’oeuvre bon marché, touchant un salaire très en dessous du minimum exigé par l’Etat. C’est avec ces pauvres rations qu’ils doivent nourrir leurs nombreuses familles.

«C’est à cause de ces besoins nutritionnels que je demande de l’aide à l’Etat pour une prise en charge. Les populations autochtones sont vraiment abandonnées à elles même. Je pourrais citer d’autres besoins comme les routes, l’eau potable, la lumière… Vraiment tout est à bâtir ici», affirme la maire de Niete.

Le sous-préfet rencontré dans le cadre de ce reportage, a indiqué qu’il transmet des correspondances à sa hiérarchie au sujet des besoins des populations pygmées, et attend toujours la réaction du gouvernement. Les Pygmées font partie des peuples autochtones au Cameroun. À ce titre, ils bénéficient d’une protection juridique dans le cas où leur milieu de vie naturel est détruit.

L’article premier de la déclaration des Nations Unies indique que « les peuples autochtones ont le droit à titre collectif ou individuel de jouir pleinement de l’ensemble des droits de l’homme et des libertés fondamentales reconnus par la charte des Nations Unies, la déclaration universelle des droits de l’homme et le droit international relatif aux droits de l’homme ».

L’article deux rappelle que dans l’exercice de leurs droits, les peuples autochtones ne doivent faire l’objet d’aucune forme de discrimination fondée sur leur origine ou sur leur identité autochtone. Ainsi, sans aucune discrimination, les localités habitées par les pygmées devraient avoir des écoles construites au même titre que dans les autres régions du pays, avec des enseignants fonctionnaires affectés dans ces écoles. Des dispositions de lois qui viennent en appui, à la lettre écrite par la maire de la commune de Niete. La réaction de l’Etat est donc vivement attendue.