Economie

Blanchiment du bois : le Minfof tance ses collaborateurs

Blanchiment du bois : le Minfof tance ses collaborateurs

Dans une correspondance adressée aux délégués régionaux, et relative à la production de faux documents sécurisés, Jules Doret Ndongo indexe l’administration en charge des Forêts.

C’est une véritable déflagration. Au ministère des Forêts et de la Faune (Minfof), on parle même d’un « coup de sang » du patron des lieux. Qui semble excédé des pratiques mafieuses de ses collaborateurs englués dans la contrefaçon de documents sécurisés.

« Il m’a été donné de constater que certains opérateurs économiques véreux utilisent des documents sécurisés (lettres de voitures et carnets de chantiers DF10) contrefaits pour blanchir le bois exploité illégalement, sachant que certains de vos collaborateurs paraphent et signent les lettres de voiture à blanc, et souvent sans en référer aux formulaires de transmission accompagnant lesdits documents », écrit le Minfof dans une correspondance datée du 16 février 2021, et adressée aux délégués régionaux de son département ministériel.

Pour Jules Doret Ndongo, « ce phénomène contribue non seulement à la perte de nos ressources forestières et fauniques, mais aussi constitue un manque à gagner important pour les caisses de l’Etat. » Malgré la gravité des faits, il s’engage dans une démarche pédagogique. Et demande, pour éradiquer le phénomène, de «-sensibiliser les ‘délégués départementaux et les chefs de postes et de redoubler de vigilance, en veillant à ce que les signatures sur les lettres de voitures, avant départ chantier, soient scrupuleusement conformes aux lieux d’exploitation et aux bois transportés ».

Pour plus de sécurité, Jules Doret Ndongo instruit également que « les paraphes soient subordonnés à la vérification préalable de l’authenticité de tout document sécurisé émis par l’administration des Forêts ». La sortie épistolaire du Minfof coïncide avec la publication, quelques jours plus tôt, d’un rapport « Bois volé, temples souillés ».

Dans lequel l’ONG américaine Environnemental Investigation Agency (EIA) et le Centre pour l’environnement et le développement (CED) camerounais traitent du « blanchiment d’argent couvert par la paperasse ». En cause, « la croissance exponentielle du commerce du bois entre le Cameroun et le Vietnam [qui] se fonde sur des stratagèmes choquants et des activités illégales. »

L’on peut y lire que « le modèle [vietnamien] repose sur des relations que les sociétés vietnamiennes tissent avec des fournisseurs de bois qui offrent des grumes illégales/non durables fraîchement coupées, mais aussi avec des facilitateurs qui permettent l’exportation de produits dérivés en violation de la réglementation camerounaise en matière d’exportation. »

Au cours des trois ans qu’a duré cette enquête, le CED et l’EIA ontappris que « ce ne sont pas les sociétés vietnamiennes qui violent directement la loi, mais elles « chargent » des sociétés camerounaises de le faire, et ces sociétés camerounaises ont bien sûr la « relation » requise pour cela. Ce sont également ces sociétés qui vont s’occuper des procédures d’exportation. »

Les révélations vont plus loin. Elles font état de ce que généralement, pour d’exportation, « les sociétés vietnamiennes s’appuient sur des agents ou des « transitaires » camerounais pour gérer l’ensemble du processus d’exportation, ainsi que le versement d’éventuels pots-devin aux autorités camerounaises ».

Ce n’est pas la première fois que l’on parle d’exploitation illégale de bois au Cameroun. Ni qu’on évoque l’implication des personnels du Minfof. Dans un article publié le 13 mai 2008 sur le site web du journal français Le Monde, et intitulé « Au Cameroun, le trafic de bois illégal continue de prospérer », l’auteur, Laurence Caramel, parlait d’un rapport de l’ONG « Les Amis de la Terre » qui décrivait « les réseaux de corruption et les pratiques qui permettent d’abattre et de « blanchir » le bois sauvage afin de l’exporter vers l’Europe ».

Le bûcheron illégal est, selon Le Monde, « le premier maillon d’une chaîne qui, de la forêt jusqu’aux plates-formes d’exportation, ne pourrait fonctionner sans la bienveillance d’une administration corrompue qui, à chaque étape, délivre les indispensables blancs-seings. L’existence de ce trafic, dans lequel sont impliqués^ de hauts cadres du ministère des forêts et des personnalités proches du pouvoir, est de notoriété publique à Yaoundé ».

En août 2009, sous la plume de Francky Bertrand Bene, le quotidien Mutations publiait un autre article, intitulé « Cameroun : Le bois illégal arrive à bon port » sur la fraude dans le secteur forestier. On pouvait y lire qu’« une mission conduite en octobre 2007 par la Brigade nationale de contrôle et Rem, l’observateur indépendant du contrôle et suivi des infractions forestières, a pu révéler les divers mécanismes d’exportations frauduleuses des bois au port de Douala, […] et mettre en évidence que l’usage frauduleux des lettres de voiture émerge comme la principale méthode qui facilite l’exportation des bois illégaux a partir du port de Douala par des exploitants moyens.

L’administration forestière aurait selon les constats de cette mission une part de responsabilité dans cette situation étant donné que dans certains cas, elle attribue plus de lettres de voiture que l’exploitant n’en a besoin ».

A l’époque, parce qu’ils finançaient un plan de 40 milliards de francs CFA pour l’exploitation durable, les bailleurs de fonds avaient demandé à Elvis Ngolle Ngolle, alors Minfof, d’agir. Celui-ci avait alors fait tomber quelques têtes au ministère. Mais l’hydre avait repris vie. Jules Doret Ndongo veut donc mettre fin à son immortalité.