Economie

Dieudonné Yebga, ancien cadre d'Eneo : « l'Arsel et des cadres d'Eneo sont les complices des sous-traitants »

Dieudonné Yebga, ancien cadre d'Eneo : « l'Arsel et des cadres d'Eneo sont les complices des sous-traitants »

Dans cet entretien, le président de l’Acceegt, qui a officié pendant 35 ans à la Sonel, AES Sonel et Eneo, tient l’Etat, l’Agence de régulation du secteur de l’électricité (Arsel), Eneo et les sous-traitants pour responsables de la déconfiture observée dans le système de distribution de l’énergie électrique au Cameroun.

Que pensez-vous de la campagne d’estimation des index récemment lancée par Eneo?

Ce n’est pas la première fois que l’entreprise de distribution de l’énergie électrique se livre à une opération de facturation estimative des index au Cameroun. Ça se fait également dans plusieurs pays: en France, au Gabon, en Ouganda, etc. Quand c’est bien organisé, ça ne devrait poser aucun problème.

Lorsqu’un consommateur de l’énergie consomme au premier mois 100 kW/h, au second mois 90 kW/h, et au troisième mois 110kW/h, il s’agit d’une consommation normale. Lorsqu’on dresse la moyenne de ces trois mois, on obtient environ 100 kW/h. Ce n’est pas loin de sa consommation ordinaire. Mais là où il y a problème, c’est lorsque certains releveurs descendus sur le terrain estiment de façon hasardeuse la consommation lorsqu’ils arrivent devant un domicile.

Lorsque cette relève arrive à Eneo, elle la considère comme réelle. Certains font même de la télé-estimation en se fiant simplement au standing du consommateur. C’est malheureusement très loin de la réalité et c’est tout à fait normal que les consommateurs se plaignent.

A qui la faute?

Je vais vous raconter une petite histoire. Il y a une réunion qui s’est tenue il y a une dizaine d’années à Bertoua, au cours de laquelle le top management devait rencontrer les sous-traitants

d’Aes/Sonel au motif que ces derniers n’effectuaient pas de bonnes relèves. Il était question de les sensibiliser. Un des sous-traitants avait posé cette question à Jean David Bilè, le directeur général de l’époque: «Monsieur le directeur général, demandez-vous pourquoi dans cette réunion, il n’y a que des représentants des sous-traitants, et non les promoteurs eux-mêmes ?».

Il a avoué à Jean David Bilè que les principaux responsables de ces entreprises étaient ses collaborateurs. Ces collaborateurs ont des mains longues au niveau de l’Arsel et du ministère. Cette situation perdure encore aujourd’hui et vous devez comprendre aisément la sortie de l’Ar-sel et du ministre qui demandent à Eneo d’arrêter les estimations systématiques, alors même que ce n’est pas le cas. EArsel ne soulève pas les vrais problèmes.

Le régulateur est même complice. Il y a des problèmes de coupures d’énergie, il y a des problèmes de facturation cumulée (facturation de 40 jours en violation du règlement de service). Voilà les véritables problèmes sur lesquels l’Arsel devrait se pencher également. Mais j’avoue quand même que ce mauvais travail est piloté par les collaborateurs des différents directeurs généraux qui sont les directeurs et les chefs de service. Le vers est dans l’entreprise. Eneo a donné son portefeuille aux bandits.

Vous semblez dédouaner Eneo…

Je ne dédouane pas Eneo. Je décris les faits. Nous nous sommes longtemps opposés à l’externalisation de la relève, mais le directeur général de l’époque nous a dit qu’il s’agissait d’un choix politique. Lorsqu’on dit qu’un choix est politique, c’est qu’il favorise certaines personnes. Ça veut dire que ça dépend de l’Etat. Le Minee et l’Arsel sont donc en solidarité avec la politique gouvernementale. Ils devaient pourtant réclamer la refondation du règlement de service.

Que faire face à cette situation?

Eneo doit reprendre la main en internalisant la relève et en effectuant une relève physique. On doit mettre fin à l’externalisation de la relève des index. Par ailleurs, le règlement de service, qui est la bible d’Eneo, est aujourd’hui caduc. Pourquoi ne pas le réviser? Certains points de ce règlement arrangent des personnes au détriment du consommateur. EArsel doit demander la révision de document stratégique.

Vous êtes ancien cadre d’Eneo et président d’une association de défense des droits des consommateurs.

Il y a plus de 160 associations de défense des droits des consommateurs au Cameroun. Mais ces derniers conservent autant de préoccupations. Je pense qu’il est temps que le consommateur devienne un acteur du développement. Notre association défend le bien-être global : celui du consommateur et de l’Etat. C’est la raison pour laquelle nous axons notre action sur quatre secteurs : l’eau, l’énergie, le gaz et les télécommunications. Nous avons d’ailleurs créé une base de données pour recueillir les requêtes des consommateurs. Nous avons marre des déclarations politiques. Toutefois, pour que ces actions portent, il importe qu’il y ait une synergie d’action entre l’Etat, le Minee, l’Arsel, et l’Anor.

Eneo doit-elle être sanctionnée ?

Il faut d’abord dire qu’Eneo ne donne pas de détails sur les mesures qu’elle implémente actuellement. Ça veut tout simplement dire qu’Eneo va arrêter l’estimation des index sur les 35 % des clients qui avaient été sélectionnés à cet effet. Eneo va aussi reprendre les relèves physiques. L’entreprise a également pris l’engagement de traiter toutes les requêtes de surfacturation tout en ne suspendant pas la fourniture d’énergie aux plaignants.

Il s’agit donc clairement d’un mea culpa ou d’un aveu d’échec. Mais j’insiste sur l’impérieuse nécessité pour Eneo de récupérer son portefeuille aux mains des sous-traitants. Conformément aux textes, Eneo devrait dédommager ou payer des pénalités. Mais si cette entreprise est complice avec le gouvernement, ce sera difficile même si l’affaire est portée devant le tribunal. C’est le consommateur qui sera toujours le perdant. On ne peut pas brandir les textes alors qu’ils ne sont pas à jour. Il faut absolument actualiser rapidement le règlement de service.»