Economie

Cameroun/Dieudonné Essomba : « la décentralisation permet d'infléchir les pratiques administratives et politiques rigides »

Cameroun/Dieudonné Essomba : « la décentralisation permet d'infléchir les pratiques administratives et politiques rigides »

Dieudonné Essomba est économiste. Il expose sur les opportunités jeunes énoncées par le président de la République lors de son adresse à la jeunesse le 10 février dernier.

Dans son adresse à la jeunesse, le président de la République a appelé les jeunes à s’investir dans la gouvernance locale, gage de nombreuses opportunités, à quoi fait-il contrairement référence?

En appelant les jeunes à s’investir dans la gouvernance locale, le président de la République a évoqué les avantages directs et indirects de la décentralisation qui ne peut être que très favorable à la population d’une manière générale et à la jeunesse en particulier. D’abord, sur le plan des emplois directs, la décentralisation offre un immense gisement d’emplois publics au niveau des communes dont les missions ont été renforcées et des régions qui verront de nouvelles fonctions publiques, s’occupant notamment de l’éducation et de la santé.

En second lieu, la décentralisation permet une meilleure intervention de la puissance publique dans le domaine économique, avec la possibilité des régions de créer des entreprises publiques, sans le harcèlement idéologique incessant du FMI et de la Banque mondiale ainsi qu’une politique d’appui, d’aide et d’encadrement moins hiératique et moins procédurière de l’activité économique, sans compter une plus grande participation de la population. C’est un potentiel énorme que la décentralisation a mis en faveur des jeunes qui doivent absolument en profiter.

Pensez-vous que la jeunesse soit prête à saisir ces opportunités ?

Cela aurait dû être ! Malheureusement, la communication n’a jamais été bonne autour de cette très grande révolution. Les Camerounais ne perçoivent pas encore très bien l’énorme apport de la décentralisation dans la gouvernance de l’Etat, et au lieu de la réclamer comme une voie idoine pour résoudre leurs problèmes, ils continuent à attendre tout de l’Etat central. Par exemple, plutôt que de manifester pour les recrutements insuffisants de l’Etat central, les jeunes devraient réclamer la mise en place immédiate de ce mode de gouvernance qui ouvre la voie à un recrutement massif, sans toutes ces lourdeurs bureaucratiques et coûteuses qui accompagnent les recrutements à partir de Yaoundé.

Il faut aussi dire là-dessus que le gouvernement n’a jamais joué franc jeu et c’est dommage. Tenez, les lois sur la décentralisation adoptée dans les années 2000 avaient bien spécifié les rôles : les écoles primaires aux mairies, les lycées et collèges aux régions et les universités à l’Etat. Or, l’Etat n’a jamais voulu respecter ces règles que lui-même s’est doté. Il s’arc-boute ainsi au privilège de recruter les instituteurs, alors que ce n’est pas une tâche valorisante pour un Etat. Ainsi, on a vu l’Etat lancer un concours de recrutement de 1000 instituteurs et il y a eu 52.000 candidats titulaires d’un CAPIEMP. Une telle demande est une preuve absolue d’une gouvernance qui a clairement échoué en matière d’emploi.

Dans le cadre de la décentralisation qui est en marche dans notre pays, quelle sera la place voire le rôle des jeunes?

La décentralisation, c’est d’abord pour les jeunes, puisque l’essentiel de notre population est formé de jeunes. Les jeunes doivent y trouver une occasion en or pour configurer leur pays dans le sens qu’ils veulent, car la décentralisation leur permet d’infléchir les pratiques administratives et politiques rigides et uniformes de l’Etat centralisé et de mieux les adapter à leurs besoins locaux et leurs paramètres locaux.

Par expérience, les politiques de construction et de gestion des infrastructures sociales, les politiques de solidarité, les politiques d’appui à la production sont toujours infiniment plus efficaces lorsqu’elles sont menées par des structures décentralisées que par une administration centrale qui développe la bureaucratie, s’appuie sur des réseaux d’intérêt et multiplie des points de porosité par où s’égouttent toutes les ressources publiques.

Dans la politique d’insertion des jeunes, le président de la République s’est félicité de la mise en place de certains programmes notamment le plan triennal jeunes et le youth connekt, cela suffit-il pour résoudre la question du chômage ? Le président de la République a multiplié de telles actions depuis 38 ans, mais les résultats n’ont pas toujours répondu aux attentes. C’est justement cela la faiblesse de la politique actuellement menée par le gouvernement central ; multiplier des initiatives qui, faute d’ancrage local, apparaissent davantage comme des gadgets politiques.

La solution aux problèmes de la jeunesse passe par deux niveaux fondamentaux qu’il faut absolument respecter pour attendre de bons résultats. Tout d’abord, un niveau stratégique qui renvoie à des problématiques macroéconomiques comme la protection du territoire contre les importations nuisibles, la politique du crédit, la structuration des filières de production, la recherche, les grandes infrastructures structurantes, etc. Ensuite, un niveau opérationnel qui déploie les résultats stratégiques en projets concrets. Ces projets concrets doivent revenir aux régions, aux communes, aux organisations et au secteur privé. Chaque acteur selon sa sensibilité, ses possibilités et ses facteurs d’environnement.